Les céréales au coeur de l'offre et de la demande | Passion Céréales

   © Nicole Cornec

Dossier

Les céréales au coeur de l'offre et de la demande

A quels prix s’échangent les céréales dans le monde ? Par quels mécanismes se fixe leur valeur sur les marchés intérieurs et internationaux ? Comment les exportations conditionnent le revenu des agriculteurs céréaliers en France ? Enquête sur les déterminants d’une économie céréalière mondialisée.


Dimanche 15 février 2015, port d’Alexandrie, Égypte. Alors que le soleil se lève sur cette porte d’accès au premier marché importateur de céréales au monde, le personnel de l’autorité portuaire s’active pour amarrer à quai un imposant navire battant pavillon tricolore. A son bord, 60 000 tonnes de blé panifiable français. Valeur avant déchargement : 222,50 € la tonne, conformément aux conditions acceptées un mois plus tôt, après appel d’offres, par l’agence d’Etat* en charge des achats céréaliers du pays.

C’est ici, au cœur du monde méditerranéen que se situe l’un des plus influents leviers de cotation des céréales. En effet, au-delà des dispositifs de soutien qui peuvent être mis en place dans les pays producteurs**, « le prix du blé est défini au niveau mondial par la confrontation de l’offre et de la demande, sachant que toutes les céréales ainsi que le soja et le colza suivent globalement les mêmes tendances », explique Hervé Le Stum, expert en économie céréalière.

Comme toutes les matières premières, les céréales ont leurs places boursières de référence, en l’occurrence les marchés à terme de Chicago et de Paris qui donnent une visibilité du prix des céréales aux différents acteurs : producteurs, négociants, acheteurs… Dans la réalité, peu de transactions sont finalisées sur les marchés à terme, dont la vocation est en premier lieu de proposer tout au long de l’année une cotation de référence et de sécuriser des lots mis sur le marché dans l’attente de transactions directes entre producteur et utilisateur.

 

*General Authority for Supply Commodities (GASC)
**Stocks de réserve en Chine ou en Russie, assurances aux États-Unis, aides aux exploitations agricoles au sein de l’UE…

Comme l’explique Baptiste Dubois, ingénieur au pôle Économie et Systèmes de Production d’ARVALIS-Institut du Végétal, « au plan macroéconomique, le marché céréalier se caractérise par une croissance constante de la demande mondiale et par une forte atomisation de l’offre, celle-ci étant proposée par des millions d’agriculteurs disséminés à travers le monde et non représentés dans des organismes de concertation internationaux », comme par exemple l’OPEP pour les pays exportateurs de pétrole (ndlr).

Pour évaluer les prix de la production céréalière, les acteurs se basent déjà sur trois critères :

  • Le suivi des surfaces mises en culture et des conditions météorologiques, afin de prévoir les niveaux de récolte dans chaque zone de production ;
  • L’estimation des débouchés de la production dans ses trois composantes : alimentation animale, utilisations non alimentaires (bioéthanol, notamment aux USA) et alimentation humaine, premier indicateur pris en compte sur une année « tendue » ;
  • Le niveau des stocks disponibles.

« Au-delà de ces facteurs d’influence, le déterminant le plus important reste la demande des clients importateurs », souligne Hervé Le Stum. Les transactions s’effectuent à travers des appels d’offres lancés sur le marché international par de grands acheteurs publics (offices d’État) ou privés (organismes de négoce, moulins, groupes industriels…). L’appel d’offre public s’impose toutefois comme le modèle dominant pour les principaux pays importateurs (Afrique du Nord, Moyen Orient…). C’est à ce titre que l’Égypte offre un exemple emblématique et éclairant.

En effet, avec des volumes de l’ordre de 10 millions de tonnes de blé importés chaque année, le marché égyptien attire toutes les compagnies mondiales qui vendent du grain. L’agence publique émet des appels d’offres hebdomadaires pouvant atteindre plusieurs centaines de milliers de tonnes. Témoignant du caractère fortement concurrentiel du marché, les réponses à ces adjudications peuvent provenir de France comme du monde entier : Russie, Ukraine, Argentine, USA…

Chaque opérateur soumet une offre basée sur trois critères : qualité (teneur en protéines, indice de panification, taux d’humidité…), quantité fournie, prix. Après avoir étudié les offres et choisi le(s) ou fournisseur(s), le Gouvernement rend public le prix d’achat. « Le prix accepté devient alors un prix de référence », note Hervé Le Stum. Comment ce prix se traduit-il, en France ? Retour à notre lot de blé français…

À partir du prix « rendu à quai » de 222,50 € la tonne, il est possible de remonter la chaîne de valeur jusqu’à la source, autrement dit jusqu’à l’exploitation agricole. Le trajet passe par le port de Rouen, première plateforme d’exportation céréalière de France. Une fois déduits les coûts de transport, d’assurances maritimes et de chargement à Rouen, soit au total 16,5 €, la valeur de la tonne de blé stocké dans le silo portuaire s’établit à 206 €. Si les grains proviennent de Chartres (Beauce), les frais d’acheminement vers Rouen s’élèveront à environ 13 €. Il reste alors à déduire les coûts de collecte et de stockage local (13 €) pour obtenir la valeur de la tonne de blé au départ du champ : 180 €.***

Au final, le calcul débouche sur une valeur théorique qui va indiquer aux agriculteurs le prix auquel ils peuvent « potentiellement » vendre leur production. « Ainsi, conclut Baptiste Dubois, cet exemple égyptien montre bien comment le prix international contribue à influencer le prix local, y compris pour les transactions sur le marché intérieur. » En toute logique, ce repère est également pris en compte par les marchés qui, de fait, gardent un œil à la fois sur les perspectives de récoltes, sur les composantes de la demande… et sur les signes envoyés depuis les rives du Nil.

 

***Le Demeter 2016, « Commerce agricole mondial. Géographie du transport maritime et fluvial », éditions du Club Demeter (clubdemeter.com)